Mélancolie et révolte dans « La Valse » de Camille Claudel

Rubrique « Arts »

La valse Camille Claudel
Camille Claudel – La valse https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Valse_(Camille_Claudel)

La valse est gracieuse, faussement pudique, mais bien sensuelle et vertigineuse. Le spectateur est d’emblée pris dans le mouvement qui semble perpétuel des danseurs. Je ne peux m’empêcher de penser à cette jeune femme amoureuse de Rodin qu’a été Camille Claudel, et de me dire qu’elle est un peu cette danseuse gracile, si éprise.

L’art a souvent inspiré la pensée féministe (1), quelle pourrait donc être la place de l’œuvre de Camille Claudel dans une théorie féministe de l’esthétique ? Quel regard peut-on porter aujourd’hui sur l’œuvre de Camille Claudel sans risquer l’anachronisme ?  L’opposition entre révolte et mélancolie est une configuration centrale de l’esthétique féministe. (1) Or il me semble que cette opposition a été centrale dans la vie et l’œuvre de Camille Claudel, la valse, avec son déséquilibre à la fois périlleux et enchanteur illustre cette dualité. Alors si la révolte est dans le mouvement, la mélancolie qui guette est peut-être dans le déséquilibre… L’amoureux qui paraît rassurant entraîne sa partenaire vers le vide, vers l’abîme, et celle-ci ne le voit pas. La valse est-elle une métaphore de la relation tumultueuse entre Claudel et Rodin, l’amalgame peut paraître simpliste, mais il interroge. Nous savons aujourd’hui comment Camile Claudel a fini sa vie, n’y a-t-il pas dans cette sculpture un pressentiment, l’ivresse d’être amoureuse tout en se sentant au bord du gouffre, près de perdre pied ?

Camille Claudel a sciemment brisé les codes de l’époque concernant les femmes, de par son choix de la carrière artistique, qui plus est de la sculpture, domaine exclusivement masculin à l’époque, par sa relation avec Rodin, elle était absolument hors normes du fait de son mode de vie, de son génie. Une révolte agie, en dehors de toute conceptualisation, dans un langage d’artiste. La révolte était peut-être la partie vivante de Camille Claudel, cette part d’elle qui ne voulait pas mourir, on le sait aujourd’hui, la mélancolie a pris le dessus, les tentatives d’explications ne manquent pas : les ruptures familiales, les difficultés professionnelles, la rupture avec Rodin, son avortement, mais la réponse est partie avec elle.

Question provocante mais néanmoins intéressante : Camille Claudel était-elle une féministe à sa manière ? Sa vie n’était-elle pas tout simplement une révolte en elle-même, de par ses choix et son action ? A l’époque de l’émergence du suffragisme, être une artiste, n’était-ce pas quelque part s’attirer les foudres de la bien-pensance ? A quel point était-elle consciente de sa dissidence ? Si on retient cette grille de lecture de l’opposition entre révolte et mélancolie, cela permet d’analyser cette œuvre de Camille Claudel, ou d’autres qui sont aussi porteuses de ce conflit.

Ses statues nous parlent toujours autant, comme si le temps n’avait pas prise sur elles, la valse n’a rien perdu de sa sensualité, et la révolte de Camille Claudel est d’une actualité vibrante. Elle qui a su casser les codes, dans sa vie comme dans son œuvre, elle a tant à nous dire aujourd’hui. Camille Claudel, féministe sans l’avoir voulu ? Peut-être, et peut-être que sa révolte a été plus forte qu’elle, au point de l’entraîner vers la mélancolie et de la briser, de l’emmener vers l’abîme. Mais l’amoureuse de la valse continue de parler à toutes les jeunes femmes d’aujourd’hui.

Sophie Amundsen

(1) « Aesthetics : an important category of feminist philosophy » par Ewa Plonowska Ziarek, aesthetics of philosophy of art, 385-393.

https://fr.scribd.com/document/109096143/Feminist-Aesthetics-and-the-Politics-of-Modernism-by-Ewa-Plonowska-Ziarek

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4 commentaires sur “Mélancolie et révolte dans « La Valse » de Camille Claudel

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  1. Bonjour Sophie,

    Merci pour ce beau texte. Très intéressant !

    J’aurais une question. Tu t’interroges sur la place de l’oeuvre de Camille Claudel dans la/une théorie de l’esthétique féministe. Tu mentionnes en note une référence. Quelle serait cette théorie? Ou comment définirais-tu cette esthétique ?

    🙂

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  2. Bonjour, tout d’abord merci de m’avoir publiée et merci pour ce retour, cela me touche énormément. Quid de la théorie de l’esthétique féministe? Cette notion, je l’ai découverte dans cet article de Ewa Plonowska Ziarek, elle a travaillé sur les oeuvres de Virginia Woolf et Nella Larsen, et pour elles, de la violence sexiste qui a engendré des pertes historiques, des ravages, et l’exclusion des institutions littéraires peut émerger une innovation esthétique.
    Malgré le silence destructeur, et l’effacement du féminin, l’artiste femme peut sublimer ces violences sociétales et les transformer en processus d’écriture. Pour cette autrice, une esthétique féministe se base sur 2 oppositions: la contradiction entre la perte insupportable et l’invention illégitime, et l’opposition sur laquelle j’insiste dans l’article entre révolte et mélancolie.
    Cette opposition révolte/mélancolie serait symptomatique d’une lutte entre écriture expérimentale des femmes et la conception hégémonique du modernisme qui repose sur l’exclusion des femmes. Alors l’écriture de la mélancolie dans les textes féminins serait à la fois une lutte contre les discriminations liées au genre et refléterait la lutte psychique inhérente au sujet mélancolique.
    L’autrice affirme également que la sensibilité de la forme esthétique conteste la violence politique mais permet aussi de remettre en sens les corps féminins souffrants et détruits.
    Ici, je transpose son analyse sur une oeuvre de type sculpture, et non littéraire, mais je pense que l’oeuvre de Camille Claudel est particulièrement intéressante à aborder sous cet angle d’analyse.

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  3. Merci pour cette réponse. Ca m’intéresse beaucoup- et sur l’opposition mélancolie/révolte, cela me fait penser à Nietzsche- lorsque toute sa pensée vise à surmonter, si l’on peut dire, la dualité entre « vies médiocres » et « pensée folle » (pour voir un exposé clair là-dessus, le petit livre ‘Nietzsche’ de Deleuze est intéressant, si quelqu’un voulait en faire une recension ou essai pour Etoiles Digitales). C’est-à-dire que toute étape critique, laquelle peut aussi être une souffrance, peut donner lieu au « devenir-enfant », la création de normes ou de valeurs nouvelles en place d’une simple négation d’un ordre institué. Plutôt que d’opposition, ce serait donc aussi intéressant d’envisager l’unité de deux étapes qui fondent l’identité de l’artiste, laquelle met au jour des combinaisons nouvelles. Comme tu l’écris : « Malgré le silence destructeur, et l’effacement du féminin, l’artiste femme peut sublimer ces violences sociétales et les transformer en processus d’écriture. »

    Ce qui m’amène à une deuxième question. Du coup, en quoi peut-on parler d’une esthétique féministe ? Qu’est-ce qui en fait la spécificité ? Tu poses aussi la question : « Camille Claudel, féministe sans l’avoir voulu ? ». On voit bien que la manière dont l’artiste cadre le réel n’est pas une question tout à fait neuve en philosophie par exemple, mais plus largement, il y a toujours un investissement subjectif (des manières de voir, des affects) qui trouve dans le savoir-faire et le matériau artistique un support.

    A la limite, on pourrait même émettre une critique et dire que Ewa Plonowska Ziarek – dont il faudrait que je lise l’article !- qui a inspiré ton billet, définit une esthétique strictement négative : est féministe ce qui vaut simplement résistance aux pratiques patriarcalistes ? Force est de constater que ce n’est pas si simple.

    Qu’en dis-tu ?

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  4. Quel sommet d’art que cette oeuvre maîtresse… Cette sculpture dansante de Camille Claudel montre le vertige fusionnel, qui ne reste bien toujours qu’un instant passionnel, sensation qui marque la mémoire. Esthétique romantique de l’instant ? Esthétique sentimentale sans raison. La raison traitée en ennemie ?
    Cependant, une esthétique globale, s’agissant de la catégorie féministe
    (lutte pour l’établissement sans rétrogradation des droits des femmes à l’égalité des sexes sans concession conventionnelle, globalement)
    ne peut être limitée à des réactions aux contraintes et attaques ou à une fusion des sexes. A croire que les universitaires post modernes et post féministes toutes empreintes de psychanalyse et d’admiration à ses pères, ne se reconnaissent qu’en confrontation à atteindre le pouvoir pénil figurant le pouvoir tout court ?
    Comme si se fondre avec l’autre sexe serait la panacée, de revenir à la rêverie religieuse du Un, visible en bibles, de nouvelle convention,
    ou plutôt d’une très antique conception de l’être humain sans scission sexuelle. Esthétique antique.
    A lire la description flatteuse du queerisme butlérien, où a contribué Ewa, je n’u distingue finalement qu’une confusion entre le terme « moderne » et « actuelle ». Ces notions fusionnelles si elles sont actuelles (ou de tout temps) ne sont pas modernes, au contraire de ce que répété à dessein. La couverture esthétisante du bouquin des plus éloquentes.
    https://www.babelio.com/livres/David-Menard-Sexualites-genres-et-melancolie–Sentretenir-ave/767433

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