Aya et le loup…

Rubrique – Instant littéraire

"Imagine ! Imagine l’aventure humaine sur l’eau sauvage apprivoisée. Nous sommes les vagues de la pensée, les torrents de l’avenir et la lumière qui jaillit du Nord. Nous changeons le monde, libres, sur la toile immense de nos rêves les plus fous" Citation de Bernard Lavoie que l’on peut lire sur le granit entourant la fontaine de la gare du Palais à Québec, œuvre du sculpteur et peintre québécois Charles Daudelin[*]
Fontaine Éclatement II[1]
Je m’appelle Loundja. Née à Montréal en 2012, je fréquente la maternelle et bientôt, je perdrai ma première dent de lait. Mes parents sont nés en Algérie dans les années 1970. Une belle époque pour naître au sein de la jeune république algérienne, encore pleine d’espoir, bercée par la grande bleue jusqu’à l’intérieur des maisons.
Mes parents ont choisi de quitter ce joyau de la Méditerranée pour s’installer au Québec afin de ne pas renoncer à leur amour et à leur soif de liberté. Ils voulaient préserver leurs enfants de ce qui pourrait entacher leur innocence. Mes parents souhaitaient surtout que leur progéniture ait accès à une scolarité libérée du fiel de quelques obscurs versets. Mes parents ont fui le suicide intellectuel d’une Algérie gangrenée par l’islam politique. Une idéologie qui tentait d’écraser le désir naissant d’embrasser le XXIe siècle, de se départir des coutumes archaïques plombant la réflexion vers de nouveaux horizons. À en croire ce que débitent les mégaphones des criards minarets, Satan en personne soufflerait ces rêves d’émancipation aux oreilles des boudeurs des opulentes mosquées.
Dans ma classe, il y a Rachel, Diego, Yi-fu, Jahmil, Mamadou, Aisha, Érika, Yousef ainsi qu’Aya la voilée. Elle n’est pas la seule élève à porter le hidjab. Lorsque j’en discute avec maman, elle me dit qu’à son époque, aucune de ses camarades de classe ne portait le voile islamique.
Aya est une petite fille comme les autres. Elle aime jouer à la balle et à la marelle. Ses amis lui demandent sans cesse « pourquoi le portes-tu? » Mais Aya ne répond pas puisqu’elle ne sait pas la raison pour laquelle elle le porte.
J’aime jouer avec Aya. Je me dis que ce voile, étranger à ses deux défuntes grand-mères, la discrimine continuellement dans la cour grouillante d’enfants de toutes les couleurs. Papa me dit que ce vêtement est apparu dans son pays d’origine vers 1994. Les barbus étaient obsédés par ce fichu. Ils sommaient frénétiquement les femmes de le porter, sinon gare à elles! Ces violents dévots ont décidé de changer le visage de dieu pour en faire un être obsédé et outré par le corps des femmes. Un dieu qui efface les plaisirs de la vie, tels la musique, la danse, les arts et la poésie. Papa dit que les barbus ont islamisé le pays de mes ancêtres. Ils ont tué des résistants, des poètes, des journalistes, des femmes et des hommes au cœur libre… Les barbus ont enseigné, Coran à la main, que le mal trouve sa source sur la tête des femmes.
Cet automne, les cravatés à la tête de ma province régleront la question de la discrimination d’Aya. Ils discuteront derrière des portes closes du sort des fillettes coupables d’attiser le désir des hommes à l’esprit pervers. Une commission se tiendra avec des enturbannés et des voilées impudiquement fardées, au sourire rusé.
Le gouvernement de ma province scellera l’horizon d’Aya. Il conviendra d’un commun accord avec les représentants autoproclamés d’une fictive communauté musulmane que le port du voile n’a rien d’un symbole avilissant pour les femmes. Mes parents fulminent en pensant à ce clientélisme religieux, à cette abdication à contrer la montée de l’islamisme et de ce qui le symbolise.
J’ignore quand se tiendront les débats à huis clos qui mèneront à la capitulation en lien avec les droits des enfants d’être épargnés d’absurdes dictats religieux. Toutefois, j’ai la certitude qu’Aya n’en sortira pas gagnante.
À leur départ de la Vieille Capitale où ils auront discuté avec Philippe Couillard, maman se demande si les voilées et les enturbannés cracheront sur la citation de Bernard Lavoie gravée sur le granit de la gare du Palais. Ou pire encore, s’ils prendront des selfies moqueurs avec les suffragettes figées dans le bronze sur la colline parlementaire ?
Ce soir, à l’heure du coucher, je penserai à Aya. J’espère que la souris qui prendra sa dent de lait lui dira qu’à l’école, on peut réécrire sa propre histoire. Comme le Petit Chaperon rouge, elle peut décider de ne pas être broyée par le ventre de l’affreux loup velu.
Mais dites-moi, serons-nous plusieurs à la protéger du loup ?

Récit original de Nadia Kichou, coécrit avec Nadine Fleury
22 septembre 2017
Tous droits réservés

  • Tout le monde connaît de la différence entre conte et fable[2], dont il se peut d’ailleurs discuter en commentaires, tout comme du sens de ce récit qu’est « Aya et le loup… », qui sans avoir l’air d’y toucher nous poignarde…

    Nous livrons donc à votre perspicacité non pas celle du Petit Chaperon Rouge citée par notre dyade, mais une moins commune :

Fables de La Fontaine – Le loup devenu berger – Collection de la Solution Pautauberge d’après Gustave Doré[3http://www.ebay.fr/itm/FABLES-DE-LA-FONTAINE-Le-loup-devenu-berger-d-apres-Gustave-DORE/231895565717

Le Loup devenu Berger
 Livre III – Fable 3

C’est Verdizotti, le secrétaire du Titien qui, dans son livre paru en 1570 Cento favole morali » a écrit le poème « il Lupo e le Pecore » qui servira de base de travail à La Fontaine. Il convient de noter que Verdizotti fut le premier à écrire des récits ésopiques en langue vulgaire.

Un loup, qui commençait d’avoir petite part

            Aux brebis de son voisinage,
Crut qu’il fallait s’aider de la peau du renard,
Et faire un nouveau personnage.
Il s’habille en berger, endosse un hoqueton,
Fait sa houlette d’un bâton,
Sans oublier la cornemuse.
Pour pousser jusqu’au bout la ruse,
Il aurait volontiers écrit sur son chapeau:
«C’est moi qui suis Guillot, berger de ce troupeau.»
Sa personne étant ainsi faite,
Et ses pieds de devant posés sur sa houlette,
Guillot le sycophante approche doucement.
Guillot, le vrai Guillot, étendu sur l’herbette,
Dormait alors profondément;
Son chien dormait aussi, comme aussi sa musette:
La plupart des brebis dormaient pareillement.
L’hypocrite les laissa faire;
Et pour pouvoir mener vers son fort les brebis,
Il voulut ajouter la parole aux habits,
Chose qu’il croyait nécessaire.
Mais cela gâta son affaire,
Il ne put du pasteur contrefaire la voix.
Le ton dont il parla fit retentir les bois,
Et découvrit tout le mystère.
Chacun se réveille à ce son,
Les brebis, le chien, le garçon.
Le pauvre loup dans cet esclandre,
Empêché par son hoqueton,
Ne put ni fuir, ni se défendre.
Toujours par quelque endroit fourbes se laissent prendre
Quiconque est loup agisse en loup:
C’est le plus certain de beaucoup.[4]
***

[*] Texte littéraire gravé sur la margelle de la fontaine de Montréal, Québec. http://plepuc.org/fr/oeuvre/clatement-ii

[1] Eclatement II – https://www.flickr.com/photos/marielle_frigault/14455508195

[2] Quelle est la différence entre fable et conte https://arts.toutcomment.com/article/quelle-est-la-difference-entre-fable-et-conte-4284.html

[3http://www.ebay.fr/itm/FABLES-DE-LA-FONTAINE-Le-loup-devenu-berger-d-apres-Gustave-DORE/231895565717

[4http://www.lafontaine.net/lesFables/afficheFable.php?id=46

Si vous souhaitez nous proposer un texte à publier, vous pouvez nous le faire savoir

 

 

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