« Mariés au premier regard ». L’imposture sociologique d’une émission sexiste sur M6.

EtoilesDigitales souhaite apporter tout son soutien à Jean-Claude Kaufmann, sociologue et ancien directeur de recherche au CNRS, mis en examen pour diffamation à l’égard de Stéphane Edouard, l’un desdits « experts » de l’émission « Mariés au premier regard » diffusée sur M6. Cette affaire est d’un enjeu citoyen essentiel. En tant que citoyens, peut-on consommer le divertissement prétendu « scientifique » sans discernement ? Peut-on, dans le cadre de controverses politiques notamment, reléguer la science à un simple titre d’autorité, « utile » pour faire mouche et clore le débat ? Car cette histoire est aussi révélatrice d’une impulsion médiatique qui débouche sur le buzz, le sensationnel, le « vite fait, bien fait », et le débat polarisé qui se termine, lorsqu’il déplaît, au Tribunal. La liberté de penser rigoureusement n’est pas seulement un « truc » de scientifique enfermé dans sa tour d’ivoire, il revient à chacun et chacune d’entre nous, contribuables faisant vivre la Science au cœur de notre pacte républicain, de la défendre et surtout, de nous soumettre à l’exercice. 

Navigation sur l’article :

  1. Lettre de Jean-Claude Kaufmann
  2. Quelques liens pour compléter

 

1.Lettre de Jean-Claude Kaufmann 

 

«   Défendons la sociologie menacée

   La déferlante des opinions assénées sur internet, des fake news et des informations complotistes, assaille de plus en plus le savoir issu de la démarche scientifique. Le monde académique reste solidement structuré autour de son principe de contrôle par les pairs, mais il se fait désormais déborder par ce qui se passe sur la scène médiatique et numérique, sans réagir de façon organisée, ce qui est gros de menaces nouvelles (qui s’ajoutent aux attaques actuelles contre l’enseignement de la sociologie, et à d’autres, cherchant à jeter le doute sur sa scientificité).

Aujourd’hui il ne s’agit plus seulement d’une menace abstraite, la défense de la sociologie est mise en procès au Tribunal de Grande Instance. Voici les faits.

En 2016, une émission de télé-réalité de la chaîne M6 (« Mariés au premier regard ») a mis en scène un « sociologue » faisant état de ses « thèses scientifiques » pour prédire la compatibilité amoureuse. L’émission affichait sans cesse l’idée de la science quasi infaillible, pouvant délivrer les humains de ce difficile choix de vie. Dans un montage d’une violence psychologique insupportable, les couples étaient formés par le « sociologue » et deux autres experts, puis mariés sans s’être rencontrés auparavant. Il y aurait beaucoup à dire sur le plan moral et déontologique, mais tel n’est pas mon propos ici.

Contacté par la presse pour donner mon avis, j’ai fermement condamné le principe de l’émission, l’usurpation de la science et la prétention du sociologue à faire état de ses « thèses scientifiques ». De vagues tests de compatibilité existent certes (et sont l’objet d’un marché florissant sur les sites de rencontre) mais n’ont pas le moindre sérieux scientifique et sont d’une fiabilité tellement douteuse que dans l’émission les quatre couples formés par la « science » se sont séparés après quelques mois. Le « sociologue » quant à lui ne les utilisait d’ailleurs pas, préférant ses thèses personnelles, consistant à associer le facteur F (degré de féminité) et le facteur M (degré de masculinité), le plus grand écart entre les deux étant selon lui un gage de durabilité des couples.

Certains collègues pourront penser que je n’étais pas le mieux placé pour parler au nom de la science, voire que la situation est quelque peu ironique et paradoxale, étant moi-même souvent présent dans les médias, pour un travail de vulgarisation qui n’est pas toujours bien vu du point de vue académique. Je comprends leur désaccord et serais ravi d’en débattre, mais tel n’est pas mon propos ici. C’est moi qui ait été interrogé par les médias pour me prononcer sur la prétention scientifique de M6 et pour savoir si la sociologie cautionnait le programme. Le problème est justement que la sociologie académique n’est pas organisée pour se défendre. Elle considère peut-être que cela est négligeable, sans intérêt, que cela se produit ailleurs. Je suis convaincu qu’elle a tort, et que les conséquences négatives pourraient être considérables.

Quelques mots sur le « sociologue ». Vous ne le connaissez sans doute pas, car il n’a jamais eu aucun échange avec la communauté académique, il s’appelle Stéphane Edouard. Pour sa défense, il proclame très fort qu’il a un DEA de sociologie, ce qui est exact. Son diplôme en poche, ne cessant de mettre en avant sa qualité de sociologue, il a monté une série de sites internet (notamment « hommesd’influence ») proposant du coaching en séduction, qui s’adressent principalement à de jeunes hommes un peu désemparés dans leurs rapports avec les femmes. Il prône notamment la réaffirmation d’une identité plus masculine. Ce qui lui a permis de constituer un réservoir de fans, admiratifs de son assurance et du vernis culturel qu’il répand à tout propos. C’est sur cette base d’une identité masculine retrouvée et antiféministe qu’il participe par ailleurs à des sites radicaux d’extrême-droite, tenant un blog sur Egalité et Réconciliation d’Alain Soral et un autre sur Fdesouche. En parallèle il organise des séminaires rémunérés de coaching en séduction.

Interrogé par le journal 20 minutes, j’ai déclaré ceci qui a été publié : « Un coach qui fait des études de sociologie c’est très bien, mais quand il parle de ses thèses scientifiques c’est de l’arnaque ». A mon modeste niveau, et même si je n’étais sans doute pas le meilleur représentant possible, je me suis donc retrouvé dans une situation comparable à celle d’un lanceur d’alerte, dénonçant l’usurpation du mot « science » et l’image que l’on voulait donner de la sociologie. Stéphane Edouard a déposé une plainte en diffamation contre moi. J’ai été convoqué devant un juge d’instruction, qui m’a mis en examen. Le dossier n’a pas été classé sans suite, la diffamation a été retenue, je suis donc mis en examen, et en attente d’un procès au Tribunal de Grande Instance de Paris, où je risque 12000 € d’amende + des dommages et intérêt + les honoraires d’avocat.

Ce texte n’a pas pour but de vous demander votre soutien moral (ni financier !). Il est un appel pressant pour que la communauté scientifique des sociologues se mobilise, se saisisse de ce qui est bien plus qu’un fait divers, et qui engage l’avenir de la discipline si nous laissons passer cela sans réagir.

Je vous demande de me faire parvenir un avis argumenté, signé de votre part ou de celle de votre institution (quelques lignes suffiront), idéalement sous une forme solennelle indiquant titres et fonctions, et qui pourra éventuellement être lu lors du procès. Cet avis pourrait porter sur l’un ou l’autre des thèmes suivants :  

– Dans quelles conditions et dans quelles limites peut-on se revendiquer de la démarche scientifique dans les médias sans l’aval des institutions académiques ? Quelles sont les normes, les coutumes et les tolérances en ce domaine ?

– Qui peut s’intituler sociologue et exercer sous cette étiquette ? Un diplôme suffit-il ? Quelles sont les normes, les coutumes et les tolérances ?

– Pourriez-vous dresser le constat de la non organisation actuelle du monde académique pour contrôler ce qui se dit en son nom dans les médias, et soutenir en conséquence les initiatives des lanceurs d’alerte contre les abus les plus criants.

– Pour ceux qui se sont intéressés à l’émission de M6, un avis plus précis sur le détournement de la démarche scientifique dans ce cas serait bien entendu le bienvenu. Ou simplement pour signaler que la sociologie institutionnelle ne pouvait cautionner un tel programme.

Si le procès débouche sur une condamnation, les vannes seront encore plus ouvertes pour que tout et n’importe quoi soit proclamé au nom de la science et de la sociologie. Je vous demande donc de réagir, un peu pour moi-même bien sûr (ce n’est pas simple du tout d’être auditionné par la police, convoqué au tribunal et mis en examen), mais surtout pour la discipline, car ce qui se passe n’a rien d’anecdotique.

Le bénéfice à plus long terme de cette triste histoire pourrait être d’inaugurer un moment de réflexion nous permettant de clarifier nos positions et mieux nous organiser dans l’avenir.

Jean-Claude Kaufmann

Ancien directeur de recherche au CNRS »

 

2. Quelques liens pour compléter 

 

   i) Annonce de la mise en examen sur la page officielle de J.C Kaufmann

copie écran https://www.facebook.com/JeanClaudeKaufmann.Officiel/photos/a.169414389862291.41028.168155253321538/1174196869384033/?type=3&theater
copie écran https://www.facebook.com/JeanClaudeKaufmann.Officiel/photos/a.169414389862291.41028.168155253321538/1174196869384033/?type=3&theater

 

ii) Aimable autorisation de Jean-Claude Kaufmann pour la publication de sa lettre sur ED

 

Après avoir pris connaissance de ces poursuites inqualifiables et qui ne sont pas les premières contre des scientifiques, historiens entre autres, nous publions le texte de notre collègue en sciences sociales après l’en avoir informé, et nous avons le plaisir et l’honneur de citer ici sa gracieuse autorisation,

« De : Jean-Claude Kaufmann  Date : 10 mars 2018 à 16:01 Objet : Re: Texte « Sciences et Médias » – Diffusion sur notre blog EtoilesDigitales (…)  Vous avez tout mon soutien dans vos démarches, Bien cordialement, JCK« 

 

iii) Extrait d’une interview parue dans Le Monde sur le métier de sociologue

 

Qui peut se dire sociologue, entretien Idées. Le monde, du 3 mars 2018 :

« La première, qui constitue le « noyau dur » du métier, implique d’être titulaire d’une thèse de doctorat en sociologie et de faire des travaux de recherche, en tant qu’enseignant-chercheur à l’université ou en tant que chercheur dans un grand organisme public, tel le CNRS. (…) La deuxième catégorie concerne un cercle plus élargi de professionnels. Ils ont des niveaux de diplôme moins élevés que la thèse, ne se revendiquent pas de la science, et font souvent sur le terrain, en liaison avec des travailleurs sociaux par exemple, un excellent travail d’analyse et d’intervention. Mais si l’un de ces sociologues « opérationnels » veut mettre en avant ses hypothèses et ses idées dans un article à prétention scientifique, il devra impérativement, comme dans le « noyau dur », être validé par ses pairs. Il lui faudra soumette son article à ce qu’on appelle une revue avec comité, c’est-à-dire une revue reconnue où les articles sont relus par plusieurs sociologues et acceptés – ou non – pour publication. Il lui faudra en outre expliciter sa démarche de recherche : faire état des outils méthodologiques employés, soumettre ses éléments d’enquête et les références bibliographiques sur lesquelles il s’est appuyé. Il est impossible, tout seul dans son coin, de dire : « J’ignore tout de ce que fait la science, j’ai ma petite idée à moi et je vais la publier ». On ne peut pas avoir sa petite idée à soi de ce qui est scientifique, sinon on peut dire que la Terre est plate. » http://www.jckaufmann.fr/qui-peut-se-dire-sociologue/

A savoir – Le plaignant se réclame d’un Diplômes d’Etudes Approfondies en Sociologie des organisations obtenu à l’IEP Parishttp://www.onisep.fr/Choisir-mes-etudes/Apres-le-bac/Principaux-domaines-d-etudes/Les-instituts-d-etudes-politiques-IEP

 

 

extrait https://www.lexpress.fr/culture/tele/m6-stephane-edouard-le-sociologue-de-couple-qui-apprend-a-dresser-sa-femme_1847615.html
extrait de M6 : Stéphane Edouard, le « sociologue de couple » qui apprend à « dresser sa femme », 07/11/2016  https://www.lexpress.fr/culture/tele/m6-stephane-edouard -le-sociologue-de-couple-qui-apprend-a-dresser-sa-femme_1847615.html 

 

iv) Réflexion sur le même thème : science et débat public dans les médias 

 

PELE Virginia, « Du savoir utile. Les promesses rédemptrices du Féminisme 2.0 », EtoilesDigitales – CyberEspace de politique féministe, Novembre 2017. Consultable à l’adresse : https://etoilesdigitales.wordpress.com/2017/11/29/du-savoir-utile-les-promesses-redemptrices-du-feminisme-2-0/

 

 

Source de l’image en Unehttp://www.jeanmarcmorandini.com/article-373695-l-emission-de-dating-maries-au-premier-regard-de-retour-le-lundi-6-novembre-a-21h00-sur-m6.html

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